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Querelle de Kevin Lambert

Querelle de Kevin LambertVivre une sexualité libre est parfois aussi compliqué que parvenir à un salariat émancipé. En imbriquant les deux sujets Kevin Lambert montre le poids des chaînes. Il existe un monde accroché à ses privilèges, et un autre accroché à ses signes de virilité. L’un n’empêchant pas l’autre. Bienvenue à Roberval, petite ville au bord d’un lac, dévoilée dans une narration habile de l’auteur.

C’est avec son écriture que Kevin Lambert vous saisit d’abord, d’un petit choc très cul exposant Querelle, son goût des garçons et comment il les baise. Avec sensibilité, il propose un roman qui se lit comme on regarde la coupe d’un tronc et ses multiples cercles : chaque marque figure un personnage, une scène ou une histoire, celle de la scierie et de ceux qui y travaillent. A Roberval, un piquet de grève s’est mis en place.

« Toute la journée elles ont travaillé vraiment, confondant leurs gestes, les enchevêtrant, les complétant les uns les autres aux fins d’une oeuvre qui en sera le noeud invisible et serré, et maintenant elles rentrent. »

Il n’y a aucun glorieux gréviste, et pas vraiment d’affreux patron, l’auteur donne fort heureusement dans la nuance. Chacun poursuit son rêve avec plus ou moins de succès. Le lecteur côtoie ces hommes et femmes et se fera son opinion. Il assiste au tragique repas de Noël, rencontre trois jeunes délinquants jusqu’au boutistes et suit le chemin d’une explosion dramatique propre à couper le souffle. Effet secondaire : malaise. Ils sont rares les romans qui poussent le désespoir aussi loin, ceux qui n’oublient pas la littérature derrière leur sujet. Raconter cette société injuste n’a rien de nouveau, si ce n’est Querelle, ce fabuleux personnage libre et généreux, féroce et fragile comme l’écriture de l’auteur. Sa vie vous touche au coeur, comme la vie de tout ceux à qui l’espoir a été ôté. Si nous ne voulons pas finir autour du barbecue final imaginé par l’auteur, nous aurons besoin de tous les Querelle du monde.

Caroline de Benedetti

Kevin Lambert, Querelle, Le Nouvel Attila, 2019, 236 p., 19 euros