Les lectures

Pukhtu Primo de DOA

Pukhtu Primo de DOAPukhtu Primo rassemble certains sujets chers à l’auteur. Normal, pour un prolongement de Citoyens Clandestins (par bien des éléments que le lecteur découvrira, ou pas…) : pouvoir, trafic de drogue, souffrance, vengeance, guerre et “abandon progressif par l’État de son monopole sur l’usage de la force”. À travers des personnages en nuances de gris, plus que des héros en blanc, DOA se paie une tranche du monde moderne et des hommes qui le font.

Un polar ? Un roman d’aventure ? Un roman sur la guerre ? Un polar, dira-t-on, bien à sa place à la Série Noire. Un polar dont un versant est mené par un journaliste, figure de l’enquêteur, ou par Fox l’apatride mercenaire parfois saisi d’un peu de morale, mais surtout par l’envie de se mettre à l’abri du grand foutoir Afghan. Au-delà de la documentation et de l’aspect réel – c’est à dire fortement lié à l’actualité et aux enjeux de notre époque, ces éléments qui aujourd’hui semblent prendre le pas et s’inscrire comme argument principal de lecture (voir l’interview chez Unwalkers) – Pukhtu passe avec succès le test des scènes de sexe, si tartignolles dans de nombreux romans, et fait surtout le plein de romanesque et de personnages. Il en propose de grands, de ceux qui restent avec vous et donnent envie de les revoir. Comment ça se manifeste ? Vous entendez les infos, vous lisez un article, et derrière les voix du journaliste, derrière les lignes de la dépêche AFP, vous visualisez l’enfant à la fleur, le tomahawk de Ghost, Sher Ali le borgne ou Storay la pute. La chair derrière les événements. Comment vont-ils tous agir face à la situation exceptionnelle qu’ils affrontent ?

Plus de 600 pages et pas de gras pour ce premier opus, grâce à une écriture travaillée mais sans fioritures, et une narration au présent qui montre toute son utilité. La mise en place prend son temps (200 pages), mais un temps nécessaire pour poser des ramifications sur tout le globe. Les convergences s’établissent, de l’Afghanistan à la France en passant par l’Afrique et le Kosovo : mondialisation.

De nombreuses questions se posent, les coulisses de la guerre s’éclairent avec ses enjeux intemporels et ses méthodes modernes, de la question des drones à l’arrivée des Sociétés Militaires Privées dont les hommes sont au coeur du roman, de l’argument (du prétexte) religieux à la quête du pouvoir. Sur fond d’images d’Apocalypse Now ou Zero Dark Thirty – film auquel on pensera notamment lors d’une scène minutieusement détaillée pendant laquelle les soldats préparent la prise d’un fortin, en attendant d’aller voir Good Kill – les compteurs égrènent leurs chiffres, celui des dollars, celui des morts (voir l’article de l’Humanité) et des accidents (les otages tués par un drone).
DOA se défend de dénoncer. D’autres auteurs, comme lui, ont parfois l’air de trouver qu’il s’agit d’un gros mot. Dénoncer n’empêche pas la finesse (lire La Jungle d’Upton Sinclair, sur la misère ouvrière et les conditions sanitaires dans les abattoirs du début du 20e siècle), et si Pukhtu n’affiche pas de façon démonstrative une opinion, il propose un point de vue, ce qui est bien le minimum à attendre de ce genre de roman. Restent des questions en suspend et une dernière page qui tombe comme un cliffhanger. Il ne manque que la suite.
Caroline de Benedetti
DOA, Pukhtu, Gallimard/Série Noire, 2015, 658 p., 21 €