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Utopiales 2018, jour 1

Utopiales 2018 jour 1

Salle comble. C’est une habitude aux Utopiales, dès le premier jour, dès la première heure, la Cité des Congrès se remplit.

Après la leçon inaugurale de Roland Lehoucq sur la téléportation, la scène Shayol laisse la place à une relecture de Frankenstein (1818, Mary Shelley) à l’aune de Marx. Jeanne A. Debats, Aymeric Seassau, Xavier Mauméjean et Patrick K. Dewdney sont soumis à la question par Yann Olivier. Nous reprenons ici leurs propos.

Frankenstein vs Marx

Mary Shelley a pratiquement créé le genre pour 250 ans, en introduisant la rationalité dans le récit. Stephen King disait d’elle que c’était un génie femme, de son temps, un génie qui ne pouvait pas donner sa pleine mesure du fait des contraintes de son époque. Frankenstein peut aussi se voir  comme l’expression du refus du rôle assigné à la femme et une contestation des dieux, quand on sait qu’en 1815 Mary Shelley perd son enfant prématuré de deux mois.

Frankenstein incarne-t-il la vision du corps parfait du travailleur ? Effectivement, le travailleur n’est pas beau et pas heureux. Le plaisir est refusé au monstre. Il incarne la vision du possédant sur le possédé. Mais le monstre s’émancipe très vite, il refuse le désespoir. Dans les représentations du 19e le travailleur est alcoolique, il est moche. Plus récemment, on peut penser à une remarque sur les “sans-dents” qui incarne elle aussi la vision du prolétaire par la classe dominante. Au cinéma, on assiste de la même façon à une sur-représentation des catégories supérieures. Il faut aussi penser au personnage de Justine dans Frankenstein, ajoute Xavier Mauméjean, la domestique condamnée à mort est elle aussi une vie perdue.

Le monstre incarne ce que le possédant a besoin que le possédé soit. Un parallèle peut s’établir avec ce que la femme doit être, et avec la construction du corps des femmes pour le plaisir des hommes. Patrick K. Dewdney voit dans le monstre une possible métaphore du système administratif engendré par l’État, système qui est aussi voulu par les communistes. Aymeric Seasseau remarque alors que “Marx fournit son lot de monstres du docteur Frankenstein” avant de noter qu’une mise en perspective politique nous rappelle que toute révolution a sa contre-révolution.

La liberté a aussi sa place dans le roman. Victor Frankenstein n’est pas pourvu de la conscience bourgeoise, il est viré de l’Université, rejette la religion et refuse le mariage qui l’attend. Il est le premier à remettre en cause les institutions. Il n’est pas l’archétype bourgeois, peut-être incarne-t-il plutôt l’ultra-individualiste.

Le roman pose bien sûr des questions morales, et Frankenstein questionne la vision idéale du retour à l’état de nature. Mais la conclusion de Frankenstein n’est pas à chercher dans la préservation de cet état de nature. Le monstre est naturellement bon, ou tout du moins neutre comme le fait remarquer Yann Olivier en renvoyant à Rousseau. C’est quand il est rejeté par les hommes qu’il devient problématique. Son comportement met en perspective l’altérité, l’empathie et l’aliénation.

Au cours de la discussion le roman de John Scalzi, Les brigades fantômes, est cité par Jeanne A. Debats.

Courts-métrages

Utopiales 2018, jour 1Papillopastie (2018, David Barlow-Krelina) plonge dans un univers de blanc hospitalier, chirurgical et plein de chaires de synthèse, plastique. Des images réussies bien que le tout soit un peu trop clipesque. L’Auxiliaire (2018, Frédéric Plasmn) parle des dangers du téléphone portable (comprendre, à ce niveau de technologie, de l’intelligence artificielle) de manière sobre. Mais tout comme The Remplacement (2018, Sean Miller), très bien réalisé au demeurant, cela reste très classique dans la morale de l’histoire. Space Flower (2018, Pam Covington) critique lui aussi les évolutions de l’Intelligence artificielle (comprendre ici les robots avec lesquels on peut se marier) avec une belle histoire qui change la morale ; le tout est sobre, bien joué et bien filmé. Edge of Alchemy (Stacey Steers, USA) propose des dessins du XIXe siècle fort judicieusement mélangés à des extraits de films des années 10, 20 et 30 est un peu longuet et légèrement obscur. Dommage, le choix esthétique est de toute beauté. Le court métrage lituanien Laura et Veneta (2017, Roberts Kulenko) propose une satyre sur l’arrivée des extra-terrestres en se focalisant sur un champ de patates. C’est à la fois jubilatoire, décontracté et tendre. Si cette première session propose un service minimum largement assuré on en ressort avec un petit manque. Vivement la deuxième.

La place du corps dans les jeux

À midi en salle Hetzel, on questionne la place du corps dans les jeux : les intervenants – des professionnels du jeu vidéo – nous en ont présenté les possibilités et les limites. Car l’arrivée des capteurs de mouvements a été une petite révolution : les expériences de jeux sont devenues plus interactives, entre le joueur et le jeu mais surtout entre joueurs (on cite l’exemple de la Wii qui a envahi les foyers et réunit la famille autour du jeu vidéo). Le numérique est devenu de l’ordre du second plan et l’attention s’est tournée vers les joueurs : le jeu vidéo est devenu convivial, à l’opposé de l’idée préconçue du joueur solitaire. La réalité virtuelle est la prochaine avancée majeure car elle permet une présence physique dans le jeu et une immersion totale en brouillant la frontière entre réalité et virtuel. Mais des défauts subsistent : les casques sont encore trop encombrants et isolent les joueurs. Les questions du public ont ensuite orienté la discussion sur les corps des personnages. Les joueurs et les développeurs recherchent plus de diversité et des caractères physiques moins parfaits et archétypaux. Mais ce désir se confronte souvent à la réalité économique et technique : cela coûte de l’argent et du temps de créer des personnages atypiques, la manoeuvre est même impossible quand il s’agit de 3D car elle remet en cause tous les paramètres du jeu. En réponse à une interrogation sur l’accessibilité aux handicapés, les intervenants précisent qu’un jeu est toujours réfléchi pour une facilité d’usage et un apprentissage rapide, permettant ainsi au plus grand nombre de jouer. Mais en rappelant qu’au niveau technique (console, manettes), la balle est dans le camp des constructeurs.

Compétition : Frontier (Dmitry Tyurin)

Utopiales 2018, jour 1À 14h, la foule se presse dans la salle Dune pour assister à la première projection d’un film en compétition internationale de cette 19e édition des Utopiales. Il s’agit de Frontier de Dmitry Tyurin, un film tout droit venu de Russie et projeté à Nantes en avant-première, le film n’ayant pas encore de distributeurs européens. Et décidément, les cinémas américain et russe ont de nombreux points communs, n’en déplaise aux intéressés. La fibre patriotique et filiale est exacerbée à son maximum alors que l’anti-héros se promène sur le front de guerre et rencontre ses aïeux. Le personnage est caricatural au possible : exécrable, il tombe amoureux en deux minutes et se remet en question face aux événements du passé. L’intrigue nous embarque malgré tout tandis que les effets visuels n’ont rien à envier aux productions de l’Oncle Sam, même si ils sont dans la surenchère et la démonstration technique. La surprise vient peut-être d’une photographie dans des nuances de vert et de rose, un parti pris très pop inattendu dans un film de guerre. On prend un peu l’air à la librairie du Festival avant de reprendre à 18h30 avec Lifechanger.

Caroline de Benedetti (Frankenstein Vs Marx),
Emeric Cloche (Courts-métrages session 1)
Justine Vaillant (La place du jeu et Frontier)