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Utopiales 2018, Jour 2

Utopiales 2018, Jour 2

Écrire l’altérité

Dès 10h, il y a du monde en ce deuxième jour des Utopiales. Direction la salle Hypérion pour entendre Sabrina Calvo et Jehanne Rousseau parler de l’écriture de l’altérité. À travers l’écriture de romans et/ou de jeux vidéos, les deux intervenantes ont été amenées à se projeter dans la peau de l’autre : extraterrestres, hommes ou personnes différentes de par leur sexualité ou leur appartenance à une minorité. Pour avoir une représentation juste, l’empathie et l’apprentissage des références de l’autre sont indispensables. Elles citent alors toutes les deux le film Alien : pour son expérience de la douleur et de l’altérité (représentée par l’alien) et pour son rôle féminin actif qui permet enfin aux femmes de se projeter. Sabrina Calvo rappelle que la science-fiction est souvent critiquée pour le manque de profondeur de ses personnages et sa trop grande mise en avant des univers : les situations sont préférées aux sensibilités. Pour Jehanne Rousseau, c’est le personnage qui guide l’écriture : il envahit l’auteur, l’habite et la séparation à la fin du projet est douloureuse. Car on met toujours un peu de soi dans un personnage : malgré les différences, on trouve toujours des points communs et c’est pourquoi un auteur peut se mettre à la place de n’importe qui. Le contrat est rempli quand les gens sont touchés par les personnages et se reconnaissent en eux. Elle précise ensuite que pour le jeu vidéo, il s’agit d’une double mise en abime : il faut penser comme le personnage mais aussi comme le joueur. Et aussi imaginer un champ de réaction assez vaste comprenant tous les choix du joueur. Le monde virtuel ou imaginaire permet ainsi d’imaginer être autre chose que soi-même : pour le joueur/lecteur comme pour l’auteur. Une question du public pose la problématique de l’écriture collective et dans le cas des deux intervenantes, il s’agit d’une écriture solitaire nourrie d’expériences extérieures. Sabrina Calvo conclut avec le postulat qu’au-delà de quatre mains, les egos finissent toujours par s’affronter.

Penguin Highway, film en compétition

Utopiales 2018, Jour 2À 13h30, on se rue dans la salle Dune pour assister à la projection du film Penguin Highway en compétition internationale, réalisé par Hiroyasu Ishida. On reconnaît à l’esthétique de ce film d’animation japonaise un grand fan du Maître Miyazaki et du studio Ghibli (qu’il n’arrivera d’ailleurs jamais à intégrer). Tour à tour enquête, récit initiatique et fantastique, l’intrigue nous embarque aux côtés d’un petit génie en herbe, présent tout du long en voix off. Le public de la salle comble a ri plus d’une fois grâce aux personnages enfantins, à l’humour régressif et aux situations cocasses. A travers les yeux des petits héros, le travail laborieux de la recherche scientifique n’a jamais semblé aussi passionnant. Mais l’arrivée soudaine de manchots dans leur quartier résidentiel n’est que le prélude à des événements étranges, apocalyptiques et résolument poétiques. On fait un détour par Le petit bestiaire fantastique de Thomas Olivri et Mister Hope, en attendant de replonger avec Solis à 21h15.

Courts-métrages Session 2

Thalamos (S. Robson & A. Jaksch, Australie) raconte l’éternelle histoire de l’expédition spatiale qui tourne mal à cause d’un virus. C’est sur Mars que les protagonistes arrivent. Le côté puzzle, le jeu d’acteur et les décors rendent l’histoire (archi classique) attractive et permettent de ne pas s’ennuyer. A cat’s consciousness (Andrea Guizare, Pologne/Mexique) nous emmène dans un catalogue du vivant et nous explore la vie d’un chat. On visite ses rêves puis on apprend pourquoi et comment il a perdu sa conscience. Le tout est réalisé avec de vieilles images informatique (ambiance MO5, TO7-70, Amstrad et tout premier PC) mariées à des airs de musique classique archi-connues ; une promenade étrange et attractive si on se laisse porter. Attack From the cyber octopuses (N. Piovesan, Estonie) est influencé par Blade Runner et William Gisbson. L’ambiance cyberpunk et le scénario mélangent hard boiled et anticipation de manière très respectueuse. Bendito Machine VI (J.M. Alvarez, France) raconte la découverte d’une planète avec l’évolution qui s’en suit, il y a  la-dedans des être préhistoriques, des téléphones portables, de la réalité virtuelle et un peu d’humour. Mécanique (Collectif, France) est une mignonne petite histoire avec des engins de chantier pourvus de grands yeux. Ils rappellent les animations de Pixar, autant du point de vue de la production que du scénario. Contarctor 014352 (S. Ryninks) en rajoute une couche sur les téléphones portables, tablettes et ordinateurs qui envahissent nos vies et nous isolent les uns des autres. C’est bien fait, avec le message attendu. Everything (D. O’ Reilly, USA) donne une leçon sur le sens de la vie en animation. Un bla-bla assez longuet (quoi que pas dénué d’intérêt à certains moments) pour nous expliquer que nous sommes tout dans tout (une vue cosmique de la vie quoi). À la sortie de cette deuxième séance de courts-métrages, on ressort avec une impression de professionnalisme et de déjà vu. Si la qualité est au rendez-vous, l’originalité se fait rare. La thématique qui tourne autour du corps est souvent traitée du point de vue individuel.

Les réseaux, nouveaux organes de démocratie ?

À 18h scène SHAYOL, on parle société, démocratie et réseaux sociaux : les démocraties changent avec les réseaux car les gens sont, aujourd’hui, interpellés et intéressés par des informations (subies ? filtrées ? fake news) ce qui les amène à “voter” tous les jours via ces plateformes et oriente les décisions des politiques, via des buzz aussi gros qu’éphémères. Deux exemples, le premier, plutôt positif, est la campagne #paiestonauteur qui a permis la rémunération des auteurs invités au Salon du Livre de Paris; le second, moins glorieux, est le retrait des bacs d’une BD sur la sexualité des adolescentes, jugées de mauvais goût par certains internautes. Ces buzz sont qualifiés de tempêtes émotionnelles qui ne discutent jamais du fond des problèmes. D’ailleurs les outils (facebook, twitter, etc.) ne le permettent pas. Ces réseaux sociaux, remarque Christopher Priest, de par leur aspect écrit, amènent un nivellement des avis : toutes les voix ont la même valeur, il y a une disparition des élites intellectuelles, des expertises professionnelles. Mais toutes ces plateformes sont des entreprises capitalistes qui, aujourd’hui, influencent les opinions, même si dans certains pays, elles sont surveillées et/ou contrôlées car celui qui contrôlera les réseaux sociaux contrôlera les  gouvernements. La discussion s’achève sur les perspectives positives comme Framasoft. Oui, des réactions existent pour défendre un web libre. Mais il ne faut pas oublier que le capitalisme a une capacité à récupérer le révolte. Il faut un combat permanent du citoyen. Un débat intéressant qu’on aurait bien aimé prolonger.

The Worlds of Ursula K. Le Guin, de Arwen Curry

Utopiales 2018, Jour 2Le documentaire consacré à l’auteure américaine Ursula K. Le Guin, décédée en janvier 2018, a la particularité d’avoir été financé par une opération de crowdfunding. Le film revient sur les débuts de celle qui débarque dans les années 60 et va marquer plusieurs générations. À l’écran Neil Gaiman, David Mitchell, Margaret Atwood et d’autres témoignent de son importance et de son influence.
Le film suit la chronologie des romans et la façon dont Ursula K. Le Guin a évolué avec eux. Son univers s’expose, de la création du monde de Terremer et la mise en place d’une école de sorcier, bien avant Harry Potter. Des extraits sont lus et superbement animés par Em Cooper et Molly Schwartz.
Des entretiens avec l’auteure explorent ses doutes et ses réflexions. Elle s’interroge sur le féminisme, sur la violence, sur l’anarchisme et semble toujours prête à remettre en question sa façon d’aborder les thèmes qui fondent son oeuvre. Ainsi, elle avoue avoir été incapable à ses débuts d’imaginer un personnage de sorcier autrement que masculin.
Un éclairage est donné sur sa personne à travers l’histoire familiale, avec la participation de son mari et de ses enfants. Mais il y a aussi l’importance de ses parents, un père anthropologue, et sa mère qui a publié un livre basé sur le travail de ce dernier. Le film s’achève sur le discours prononcé lors de la cérémonie de remise du National Book Award, dans lequel elle n’hésite pas à attaquer le capitalisme en montrant un courage et un engagement intacts. Tout cela nous offre un beau moment d’intelligence.
La séance a été présentée par Elisabeth Vonarburg et Jeanne A. Debats. Cette dernière rappelle l’inquiétude de l’auteure sur la place des femmes dans la littérature, et combien cette inquiétude est justifiée à l’heure où un magazine sort un hors-série sur la science-fiction avec uniquement des hommes en couverture.

Momies, fossiles et thanatopraxie

Qu’est-ce que la thanatopraxie ? Steven Erikson, archéologue et auteur du Livre des Martyrs, Karim Si-Tayeb (chercheur) et Jean-Sébastien Steyer (paléontologue au CNRS de Paris), sous la modération de Simon Bréan, ont expliqué plusieurs techniques relatives à leurs professions afin de nous éclaircir sur cet artisanat de la mort. Certaines formes de vie résistent au processus de momification, comme les insectes. Quant aux objets du passé, permettent-ils de réinjecter le corps dans le réel ? La première étape de ce débat visait à comprendre quels types d’informations ces corps peuvent nous révéler sur le passé. La seconde se voulait plus spéculative en imaginant que les techniques du passé nous permettraient d’interpréter les méthodes du futur.

La nature permet la conservation de la mort grâce à la fossilisation. Jean-Sébastien Steyer a ainsi évoqué l’exemple des dinosaures dont le corps est d’abord étalé sur le sol, ensuite grignoté et souvent transporté (par une rivière, …), mais la probabilité pour qu’une dépouille soit ensevelie est rare. Dans la suite du processus, la matière organique part dans le sol et la matière minérale remplace la matière organique.

L’ADN est évoqué pour toutes les possibilités qu’il offre. Autre avancée : la cryogénisation, un des moyens artificiels de préservation malgré la destruction occasionnée aux tissus si elle n’est pas réalisée rapidement. Le formol aujourd’hui remplacé par de l’alcool est également une technique de conservation. Simon Bréan demande s’il est possible de faire revenir des êtres et que peut-on faire revenir ? Principalement les mammouths et les éléphants, les animaux issus des régions les plus froides. En ce qui concerne les dinosaures que beaucoup d’entre nous souhaiteraient voir revivre, il n’y aucune certitude quant à leur subsistance dans notre atmosphère, qui a énormément évoluée depuis leur extinction.

Dans Jurassic Park de Michael Crichton, les généticiens décident de compléter les séquences d’ADN manquantes avec de l’ADN de grenouille, une manipulation génétique qui relève de la science fiction. En revanche, les oiseaux sont des « dinosaures à plumes » révèle Jean-Sébastien Steyer. Il évoque le projet Chickenosaurus de son collègue Jack Corner, aux USA. Ce programme vise à réactiver les gênes ancestraux des oiseaux.

La désexhumation fait malgré tout face à des questions d’éthique. « Pourquoi ? » demande une personne du public. « Quel intérêt de ramener des espèces à la vie si nous pouvons étudier les traces qu’elles ont laissé derrière elles ? » Les scientifiques répondent qu’il y a un challenge à l’idée de repousser les limites de la science. Leurs échecs leur permettent aussi de découvrir d’autres phénomènes. Ils soulignent qu’il faut faire attention car malgré ce challenge, où mettrons-nous ces espèces réintroduites dans la nature ? L’Homme de Neandertal ressuscité finira-t-il dans un zoo dédié à son espèce ?

Justine Vaillant (Ecrire l’altérité, Penguin Highway)
Emeric Cloche (courts-métrages)
Caroline de Benedetti (The worlds of Ursula K. Le Guin)
Geoffroy Domangeau (Les réseaux)
Maëlla Olive (Momies)