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Equinox à Nantes (3), rencontre

Equinox à Nantes (3), rencontre

Le 1er juin la librairie Durance à Nantes invitait la nouvelle collection Equinox en la personne d’Aurélien Masson, Dominique Manotti et Benoît Philippon, deux auteurs qui représentent dignement le polar et ses composantes : sexe, violence, humour, politique… Caroline de Benedetti animait la rencontre pour Fondu Au Noir, et nous vous en proposons une restitution en plusieurs parties.

Être éditeur c’est aussi un pouvoir de légitimation sociale.

Benoît et Dominique, il y a un point commun entre vous, c’est le cinéma. Quelle influence le cinéma a, ou a eu, sur votre écriture ? 

Benoît Philippon : Je suis scénariste, je savais écrire une histoire, construire des émotions, des personnages. Avec le roman, au lieu de faire 100 pages ça allait en faire 300 ou 400… Cabossé c’était un exercice d’expression artistique, je l’ai appréhendé comme une liberté par rapport au cinéma. Je ne voulais pas m’imposer de restriction. Au cinéma on sait qu’une séquence va durer deux pages. Quand j’écrivais je ne comptais pas. L’appréhension que j’ai eue, c’était non pas « est-ce que je suis un écrivain ? », mais « est-ce que je suis capable d’écrire une narration qui se tienne avec une langue qui soit jolie ? » Je n’avais pas cette culture-là, c’est pour ça que Cabossé a ce style. J’avais beaucoup expérimenté dans le dialogue, j’avais une verve, une gouaille, alors je me suis dit que j’allais faire la même pour le texte. Je prends cette liberté. Par exemple il n’y a pas de négation dans Cabossé, tout est écrit de façon un peu parlée. J’ai écrit le roman en visualisant des scènes. Je me projette, je décris. D’ailleurs on est en train d’adapter Cabossé pour le cinéma, c’est moi qui vais le réaliser, et écrire le scénario m’a littéralement pris 3 semaines car c’est facile à restructurer, c’est une écriture déjà cinématographique.

Dominique, ton écriture montre, comme montre le cinéma. Tu ne déverses pas ce que le lecteur doit penser. Est-ce qu’il y a un lien entre ces deux arts pour toi ?

Dominique Manotti : Le cinéma m’a énormément influencée. D’ailleurs j’ai découvert le roman noir par le cinéma noir, américain essentiellement, des années 40, 50, 60. Il y a eu une période de ma vie où je rêvais en noir et blanc. Cette période m’a marquée. Ce culte de l’image, d’une image pas bavarde, c’est une influence très forte et je la retrouve dans mon écriture. D’abord j’écris au présent, ce qui est un rapport qu’on a avec l’image cinématographique, on est dans l’histoire, on n’est pas au passé, qui est le temps du roman en principe, et je ne peux pas écrire une scène si je ne l’ai pas visualisée avant. Cette importance de l’image, c’est cette notion que l’image a un contenu complexe, elle est épaisse. Pendant que vous la regardez, il y a les petits dialogues. Je crois que c’était la devise de Dashiell Hammett, « never explain, never complain ». Règle importante. Dialogues très courts. Mais en même temps qu’il y a ce dialogue, il y a les expressions des acteurs, la profondeur de ce qui est représenté. Cette épaisseur est très difficile à rendre en écriture. Je suis à la recherche de ça. Donc l’influence du cinéma sur moi est très forte, on me dit « oh la la c’est très cinématographique », mais en même temps mes romans sont très difficiles à adapter au cinéma. Sur Lorraine Connection ils ont passé trois ans sans réussir à en sortir un scénario. Mes romans sont hyper construits, avec une construction complexe. Donc ce n’est pas facile à décortiquer pour en faire beaucoup plus court.

Dans le roman noir on parle souvent des règles du genre. Je ne sais même pas ce que ça veut dire. Je ne comprends pas ce que sont les règles du genre. Quand j’ai demandé à des gens quelles sont les règles… Moi les règles que je suis, c’est celles des cinéastes. Billy Wilder a écrit onze règles magnifiques. Et puis il y a celle de Cecil B de Mille : un film, donc un roman, ça commence par un tremblement de terre et ça va crescendo. Donc pas d’explication avant, pas d’explication après. Quand l’histoire est finie, elle est finie, pas de prisonnier. Quand ça ne marche pas, il faut supposer les spectateurs intelligents. On ne leur explique pas que deux et deux font quatre, on les laisse faire le calcul. Il dit aussi une chose importante, qu’il construit ses films en trois temps, et il dit que quand ça déconne au troisième temps, il ne faut pas bricoler, c’est que ça ne va pas au premier. Voilà c’est le genre de règle que je suis. Il y en a une autre. Aucune scène, y compris les scènes d’amour – y’en a pas beaucoup chez moi, je suis une femme donc très peu sentimentale – toutes les scènes doivent faire progresser l’action.

Aurélien, quelle est ton écriture idéale, celle qui t’attire ? Quelque chose de sec, comme on vient d’en parler ?

Aurélien Masson : L’idée du sec, oui. Mais je reviens à l’idée de la cohérence interne. Il y a le sec de Benoît, le sec de Dominique. Chacun son sec.

Benoît Philippon : On retourne dans les contrepèteries.

Aurélien Masson : Ouais ! Chez Benoît la gouaille fait partie du style. C’est un ton sec, il y a de l’économie. On met une blague au lieu de cinq. Avec Dominique ce que j’adore… moi gamin à l’école y’a les Beatles, les Stones, je suis à fond Hammett, même si j’aime beaucoup Chandler, mais Hammett m’a retourné le cerveau, parce que ça me renvoyait à Hemingway, une écriture à l’os. J’ai cette tendance, quand j’ai un manuscrit, je fais des traits dans la marge et j’indique « à l’os ! ». Je suis d’accord avec Dominique, et ça me renvoie à Céline qui disait « dans les livres il y a trop de mots » (tout en écrivant lui-même des livres assez épais…), mais oui il y a trop de mots et on se demande pourquoi on lit ça. J’appelle ça le filet de pêche, chaque scène doit avoir un intérêt, c’est comme le pêcheur qui ramène ses filets, s’il y a une scène ou un personnage qui part à l’arrière plan, c’est qu’il n’a pas à être là. Je ne suis pas non plus obligatoirement dans la digression. En septembre on va faire un livre de Sylvain Kermici, c’est cérébral, ultra psychologique, mais une psychologie intéressante, ce que je n’aime pas c’est le psychologisme. L’explication psychologique des actions menées. Moi mon but, dans une collection, c’est qu’il y ait de tout. Je le faisais à la Série Noire, et je le faisais déjà gamin avec les collections que je lisais. Je me demandais : qu’est-ce qu’on me réserve, qu’est-ce que je vais avoir cette fois-ci ? Il faut se battre pour imposer ça et le défendre. Les huiles voudraient parfois que tout soit calibré. Moi j’aime le joyeux bordel. Mais, travaillé !

Des auteurs comme Antoine Chainas ou Frédéric Jaccaud…

Aurélien Masson : Il revient en janvier, avec un livre qui s’appelle Glory Hole ! Il décrit la naissance de l’industrie pornographique en Californie, avec en parallèle la naissance du VHS.

Tu as un goût pour ces histoires un peu extrêmes…

Aurélien Masson : Enfin, je suis plutôt dans ce truc de la marge et du centre. Encore une fois je l’ai toujours fait, et je le ferai demain, c’est comme ça que je vois mon métier. Chaque année, j’essaie de faire un ou deux nouveaux romans, ça dépend de ce qu’on me permet. Il faut faire rentrer des gens, ça aère, les professionnels de la profession c’est bien quand ils sont confrontés à des petits nouveaux qui arrivent.
Et les marges… J’avais dans mon bureau la phrase de Christian Bourgois : éditer ça consiste à publier des livres que personne ne veut lire. Après, c’est essayer, comme on peut, de les faire lire. De temps en temps j’aime bien éditer des livres où je me dis… oh la la à qui je m’adresse ? Déjà on s’adresse à nous. Après il faut trouver une économie. Il y a des auteurs qui aiment faire des livres barrés et je leur explique que le but c’est de rester à la table de casino, on ne va pas mettre tous les jetons en même temps, comme ça tu peux faire plusieurs livres et à un moment ça marchera. Antoine Chainas on a fait 5 livres, les 4 premiers n’ont pas beaucoup vendu, le 5e Gallimard a refusé, et Pur s’est vendu à 10 000. L’alignement des planètes… De temps en temps ça tombe juste. Ça nous dépasse. C’est bien d’être dépassé.

Chez Equinox tu publieras des auteurs français, majoritairement ?

Aurélien Masson : À 75 %. Comme je disais tout à l’heure, parce que c’est ce qui me fait vivre. Et parce que je suis très politique. Au sens large. Je trouve que le roman noir, les grands romans, Balzac, Zola, certains surréalistes, bref… pour moi c’est comme des lunettes qui font regarder la réalité différemment. Je viens de la sociologie, j’aime me faire tirer le tapis sous les pieds. La société ne va jamais de soi. Le roman noir est le lieu qui met en lumière des choses qui sont tues normalement. Equinox j’aimerais que ce soit un lieu, si on trouve un carton perdu dans 200 ans, on trouvera ce carton et on dira « ah c’était un peu comme ça le début des années 2000 ». Je dis ça, ce n’est pas de l’arrogance, c’est un souhait. Et je trouve que là, c’est totalement ça. Ça me permet d’avoir l’impression – parce que je suis un peu lâche – de faire la guerre sans la faire, c’est pour ça que j’aime Céline. Rendre la monnaie de la pièce à la société. « Société tu m’auras pas », chantait Renaud, tu parles… C’est pour ça, j’ai je crois un côté Don Quichotte, faut y aller. Si on s’arrête, si on réfléchit, on ne fait pas. Le monde du polar est devenu délirant, avec Millénium, le public, les éditeurs, une machine d’efficacité. Nous on est des artistes, ce n’est pas snob, mais on fait de la littérature. On ne fait pas des polaaaaaaaars.

Dominique Manotti : Moi j’aime bien.

Aurélien Masson : Depuis gamin, ce terme, je ne vois pas ce qu’il signifie. Je ne vois pas sa réalité. C’est un mot valise.

Public : les auteurs ont-ils décidé eux-mêmes de vous suivre chez Equinox. Comment ça s’est passé ?

Aurélien Masson : J’ai proposé à tout le monde. Après… Je ne suis pas acide, tout le monde n’a pas suivi et c’est bien, ça me laisse de l’espace. Un auteur c’est fragile, quand on est sur le vaisseau mère de l’édition française… Je n’ai jamais cru en la pureté. Mon but c’est de faire en sorte que la collection soit la plus belle possible, et je ne suis pas un maître vacher. Je sais que j’en retrouverai certains, un jour. Et puis ça solidifie les liens.

Dominique et Benoît, cette appartenance au genre polar, elle a du sens pour vous ?

Benoît Philippon : je suis un peu un OVNI. J’ai fait Cabossé, je venais de sortir un film d’animation pour enfants. Les cases ne m’intéressent pas. Ce qui compte, c’est ce que j’ai envie de raconter. Je ne m’interdis pas d’explorer d’autres couleurs. Ma question c’est plus de savoir si j’ai envie de faire du roman jeunesse, des romans sur le merveilleux, comme Roald Dahl. Par contre je continue le sillon ouvert avec Cabossé et Mamie Luger. Je pensais que le premier serait un one shot, et puis finalement on se suit avec Aurélien, on a d’autres envies. La seule problématique que j’ai aujourd’hui c’est le temps. Et je trouve génial de creuser ce sillon à deux. En cinéma il faut construire avec la fidélité d’un producteur. C’est long. Avec Aurélien là quand on se parle, il y a toute une étape de séduction qui n’est plus à faire, on va à l’essentiel. Je trouve ça reposant.

Dominique Manotti : moi je suis dans une case et je n’en bouge pas. C’est mon regard sur le monde. C’est aussi l’histoire de ma vie. Ce monde je le vois à travers la problématique du roman noir. Ce qui m’intéresse fondamentalement dans cette société, j’ai un regard proche de l’historienne d’autrefois. Je me suis aperçue de ça récemment, parce qu’on me demandait si j’avais le sentiment de faire un travail de journaliste. En fait pas du tout. Quand j’attaque un sujet, j’ai le regard de l’historien, dans le travail de recherche et de construction. Je sais comment l’histoire s’est finie. Ce qui n’est pas le cas du journaliste, il est continuellement dans l’actualité, il n’a pas le temps de faire le retour en arrière sur ce qu’il a écrit avant. Quand je travaille sur des archives de journaux, je suis seule. Je ne rencontre pas un journaliste. J’ai bossé un moment sur les archives de Libé, les filles étaient heureuses ! Elles ne voyaient jamais personne. Me voir régulièrement c’était le bonheur. Du fait de savoir comment l’histoire s’est finie, on la construit autrement. Et si on arrive à tomber sur les trous noirs, où il y a des hiatus, des moments inexpliqués, où n peut se dire : là y’a quelque chose, c’est parce qu’on connaît la fin. Sinon on est pris dans un flux continu. Marx disait : « le singe n’explique pas l’homme, c’est l’homme qui explique le singe. »

Aurélien, tu lis combien de pages d’un manuscrit pour te faire une idée, laisser une chance, décider que ça va t’accrocher, ou pas ? 50 ?

Aurélien Masson : En général, je lis 60 pages. Je me force à en lire 60, je me dis si les 60 premières pages ne sont pas bonnes sur un manuscrit de 200… Y’a un problème. Mais je peux être accroché par des livres totalement imparfaits. Je fais travailler des gens, ça fait deux ans qu’on travaille, je fais des allers-retours en train pour aller travailler dans la gare à la buvette parce qu’il y a dix lignes de bien. Un jour je dînais avec Djian, qui fait des ateliers, je lui demandais comment il voyait son métier. On s’est retrouvés à citer la même phrase. Si y’a 15 lignes de bien, même si c’est entouré de choses moins bonnes, elles sont là, c’est possible. Après on va en faire 20, 30, y’a une page. Puis une deuxième. Ça sort difficilement, mais quand c’est sorti la première fois, le deuxième sort mieux. C’est une dynamique, une confiance. Chainas était postier, le mec que je vois est dessinateur industriel, Guittaut fait de l’outillage… Ce sont des gens exclus symboliquement du champ de la littérature. Le but c’est de leur donner confiance. Ecrivain c’est n’importe qui, ce n’est pas une caste, une tour d’ivoire. Il faut que chaque année des gens arrivent, des nouveaux. Être éditeur c’est aussi un pouvoir de légitimation sociale. Si tout d’un coup il y a un contrat d’édition, pour des gens ça devient plus réel. Alors que pour moi c’est réel dès le début.