Focus

Une nouvelle traduction de James Crumley

Lors de sa venue à Nantes il y a quelques mois, Oliver Gallmeister nous confiait qu’il planchait sur le projet de retraduction des romans de James Crumley. Maintenant qu’un accord est enclenché, nous pouvons commencer à parler de cette grande nouvelle, et à fantasmer la future couverture de Fausse Piste… Voici donc un bref interrogatoire avec l’éditeur, et le traducteur Jacques Mailhos.
réalisé par Caroline de Benedetti
Photo Emeric Cloche

Oliver Gallmeister, il paraît qu’un beau projet de retraduction vient d’aboutir, peut-on en savoir plus ?

En fait, le projet auquel tu fais allusion commence tout juste. Nous avons trouvé un accord avec les ayants-droit de James Crumley pour publier de nouvelles traductions de l’intégralité de ses 8 romans. Ces titres étaient jusqu’à présent disponibles en poche dans des traductions parfois plus qu’approximatives, quand elles n’étaient pas absolument déficientes pour ne pas dire pire (pas toutes, cependant, mais la plupart). Et il faut bien reconnaître que cet immense auteur méritait mieux. C’est pourquoi nous avons proposé à Jacques Mailhos, sans aucun doute l’un des meilleurs traducteurs en activité à ce jour, de retraduire ces romans, ce qu’il a accepté de faire avec enthousiasme. Le premier titre, The Wrong Case (Fausse Piste) sortira donc en avril 2016 et il sera accompagné d’illustrations de Chabouté, dont l’univers et le sensibilité me semblent proches de celui de Crumley. Tout cela en fera, je l’espère, une très belle édition.
Mais surtout, il me semblait indispensable de remettre cet auteur au goût du jour car, sans être vraiment oublié, Crumley fait partie de ces auteurs de référence dont beaucoup parlent, mais qui n’a jamais rencontré les faveurs du grand public. Or son dernier roman n’est sorti en France qu’en 2005, il y a à peine dix ans. Sans doute cela est-il en partie du à son destin éditorial cahotique : les onze livres de Crumley ont été publiés dans le désordre par trois éditeurs avant que Patrick Raynal, alors patron de la Série Noire, ne rapatrie l’auteur dans sa prestigieuse collection chez Gallimard, avant de partir à son tour chez Fayard, où seront publiés les derniers livres de Crumley. Ce sont donc cinq (ou six, si l’on compte le double passage chez Fayard) éditeurs qui se sont partagés les onze livres de Crumley en France, le tout étalé sur une période de vingt-cinq ans. Bref, pas l’idéal pour installer un auteur, comme on dit dans notre métier.
Crumley est pourtant l’une des plus grandes voix du polar contemporain (j’insiste sur le terme « contemporain », car Crumley est mort en 2008 seulement), l’un des premiers à sortir des grandes villes de la côte est ou de la côte ouest, un styliste remarquable, un écrivain à l’humour et à l’humanité exceptionnels. Ses personnages principaux, CW Sughrue et Milo Milodragovitch sont inoubliables : alcooliques, camés, amateurs de femmes et de violence, ils sont parmi les personnages de « privés » parmi les plus réussis du paysagle littéraire américain. Comment ne pas aimer Milo, ce détective entre deux âges, dont les deux parents se sont suicidés, héritier d’une grande fortune locale de Meriwether (la version fictionnelle de Missoula) dans le Montana, qu’il ne pourra toucher que lorsqu’il aura 53 ans ? Alors, en attendant, il boit et s’occupe du mieux qu’il peut. C’est un homme mélancolique qui porte sur l’Amérique un regard désabusé et s’abstient de tout jugement sur ses contemporains. Un détective souvent largué, éternellement amoureux et chevaleresque, un vrai romantique sous des dehors de péquenaud. Un homme avec lequel on a envie de s’asseoir à un bar pour partager quelques verres.
Photo Maryan Harrington

Jacques Mailhos, après Ross MacDonald, vous voilà traducteur des romans de James Crumley, un autre poids lourd du polar américain, mort en 2008, ce qui complique un peu les choses : impossible de lui envoyer un mail pour obtenir des précisions sur un mot ou une phrase ! La pression ?

Oui, bien sûr, il y a de la pression. Même si elle est plus ou moins toujours là, égale à elle-même, incompressible, quelle que soit l’œuvre qu’on aborde. Savoir que l’on travaille à une « nouvelle traduction » en rajoute probablement une dose supplémentaire, parce qu’on se retrouve dans la situation finalement assez rare où le texte que l’on produit pourra être comparé à quelque chose d’existant, d’objectif (« l’ancienne » traduction). En général, quand l’auteur d’une critique se fend d’un commentaire (élogieux ou dépréciatif) sur la qualité de la traduction, cela veut simplement dire: « J’ai trouvé le texte français bien (ou mal) écrit; or je sais que ce texte fut d’abord écrit par son auteur dans une autre langue que le français; donc je juge la traduction bonne (ou mauvaise). » Les critiques, et c’est bien normal, lisent rarement la version originale avant de lire la version française pour faire un commentaire sur la qualité de la traduction. Les « nouvelles traductions » suscitent naturellement la curiosité, invitent à la comparaison. Quand en plus il s’agit d’un « poids lourd » déjà présent dans la bibliothèque de nombreux lecteurs, et de la plupart des gens susceptibles de chroniquer le livre sur lequel on travaille, oui, cela crée de la pression. La plupart du temps, je n’y pense pas, ou j’essaie de ne pas y penser. À vrai dire, je me rends compte que le simple fait d’y réfléchir pour répondre à cette question fait considérablement monter mon niveau de stress… Alors je vais arrêter. Quant à l’impossibilité d’envoyer un mail pour obtenir des précisions sur tel ou tel point… En cas de besoin, je remplace l’auteur défunt par mon petit groupe d’ami-e-s et contacts anglophones, bons lecteurs et bonnes lectrices. Mais c’est une situation qui se produit finalement assez rarement.
Comment avez-vous appris ce travail de retraduction de James Crumley, et qu’en avez-vous pensé ? C’est un auteur que vous aviez déjà lu ?
Oliver Gallmeister m’a téléphoné pour me le proposer. J’ai accepté, bien sûr, avec très grand plaisir, même si (honte à moi) c’est un auteur que je ne connaissais que de nom (c’est-à-dire que je ne connaissais pas). Oliver me connaît bien; il savait que cela me plairait. Et j’imagine qu’il pensait que je pourrais faire du bon boulot.
Connaissiez-vous l’anecdote de traduction de Chien Ivre (The last good kiss) de Crumley : le roman finit dans un « bar sans toit », une traduction plutôt hasardeuse de « topless bar »… Est-ce que ça illustre bien la difficulté de la traduction, ou une époque révolue, à laquelle le soin apporté à la traduction n’était pas le même ?

Oui, j’avais entendu parler de cette grosse bourde sans toit, mais je ne me souvenais plus qu’elle concernait un roman de Crumley… C’est évidemment assez drôle, mais, oui, je pense que ça illustre – à l’extrême, certes – la difficulté de la traduction, en ce sens que je crois que personne n’est jamais à l’abri de la grosse erreur bête. Ceci dit, dans un monde idéal où, effectivement, on apporte à la traduction tout le soin qu’elle mérite (notamment en termes de temps de relecture, vérification, correction), ce genre de grosse bourde ne devrait pas survivre jusqu’à la version imprimée du texte.

Vous venez tout juste de commencer la traduction, comment décririez-vous l’écriture de Crumley ? Quel effet vous fait-elle ? Si on compare avec Ross MacDonald, par exemple, quelles différences ?
J’ai toujours du mal à « décrire » l’écriture d’un auteur, et j’ai une certaine admiration pour les gens qui savent le faire. Ça me fait un peu le même effet que la description des grands vins par les grands amateurs. Je sais traduire; je saurais aussi pondre une analyse littéraire de type universitaire si je m’y attelais, mais je ne sais jamais trop quoi dire pour parler de l’écriture ou du style d’un auteur.