Les lectures

Règne animal de Jean-Baptiste del Amo

“L’absence des hommes ouvre une faille, une autre réalité possible. L’épuisement causé par leurs fonctions nouvelles dévoile aux femmes une autre image du monde, dans laquelle elles figurent libres et responsables. Ce n’est pour l’heure qu’une sensation, une impression brève, innommable, et qui surgit parfois dans la nuit. Leurs rêves voient revenir les hommes de la guerre, mais rien n’est alors pareil et avec eux semble s’en être allé un monde archaïque.”

Règne animal de Jean-Baptiste del AmoRègne animal de Jean-Baptiste del Amo n’est pas sans évoquer Glaise de Franck Bouysse, pour ce portrait d’individus que la guerre va changer. L’auteur raconte bien d’autres choses, la campagne, l’élevage, le changement, la folie qui guette et le refus du monde qui vient.
C’est une famille austère, marquée par le silence du père malade, que l’on découvre en prenant par la main la petite Eleonore, pour la suivre de 1913 jusqu’aux années 80. Belle et terrible, l’écriture de Jean-Baptiste del Amo fait de l’effet, il excelle dans la description des hommes (la peau fine et grise du père malade), de la parcimonie avec laquelle ils économisent le moindre aliment, et celle de la nature et des animaux. Cette première époque est la plus réussie, peut-être grâce à la présence de la petite Eleonore.
Animaux et humains se côtoient et évoluent. Dans la vie comme dans la mort l’auteur les décrits à l’identique, par leurs fluides, les couleurs, ce qui se compose et se décompose. La douceur côtoie la rudesse dans ce monde paysan austère et difficile. De la beauté et de la magie émergent d’instant fugaces et de paysages comme une fenêtre de répit.

Puis vient un changement d’époque et une rupture du récit marquée par un dialogue intérieur un peu forcé, même inutile. Avec le passage aux années 80 l’élevage se fait intensif, l’écriture s’alourdit, l’auteur surcharge quelque peu “la porcherie comme berceau de leur barbarie et de celle du monde”. Le trait dramatique est répété. Cette famille maudite aurait pu l’être un peu moins, le roman n’aurait pas perdu sa puissance. Règne animal vous colle les pieds profond dans la terre puis l’auteur vous ensevelit ensuite à coups de pelletées sur la tête.

Caroline de Benedetti

Jean-Baptiste del Amo, Règne animal, Gallimard, 2016, 21 €, 432 p.