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Le narrateur chez Lovecraft, petite comparaison avec le protagoniste dans les littératures policières

Le narrateur chez Lovecraft, petite comparaison avec le protagoniste dans les littératures policières

Les narrateurs des nouvelles et novellas d’Howard Phillips Lovecraft sont des passeurs, à l’image des héros de Miss Marple ou du couple Beresford d’Agatha Christie. Si leur destin n’est pas le même – chez Christie, Hercule Poirot et consorts ne basculent pas dans la folie – ils sont tout autant effacés et servent à mettre en valeur l’histoire.

Ce système a ses limites. Elles sont atteintes dans Les montagnes hallucinées où des longueurs se font sentir. Outre les répétions du texte qui sont inhérentes au style de Lovecraft, l’absence d’identification ou d’empathie avec le narrateur laisse poindre un sentiment d’ennui devant le trop plein de descriptions. Ce procédé de narrateur effacé n’est pas tenable sur le long terme. C’est un fonctionnement quasiment inverse de celui utilisé par des auteurs comme Stephen King (et chez bien d’autres écrivains de thriller) où une forte identifications avec le narrateur (ou le protagoniste) est requise pour que le sentiment de peur s’installe. Une rapide étude des littératures de genre devrait mettre en avant l’évolution du narrateur. Souvent falot au début du genre (laissant place à l’histoire et aux mécanismes qui caractérisent le genre), il se développe au fur et à mesure que le dit genre prend son envol (les romans de Henning Mankell mettant en scène Wallander se composent en grande partie de la vie privée de l’enquêteur et de ses états d’âme).

Ce développement du protagoniste prend son essor dans les littératures policières avec des personnages comme Philip Marlowe (Raymond Chandler). La quête existentielle du héros (ou anti-héros) va se confondre avec l’enquête qu’il mène. Le commissaire Maigret participe aussi à ce changement en devenant un « raccommodeur de destinées ». Là où Agatha Christie et ses héros (Hercule Poirot, Miss Marple, les époux Beresford…) commentent à peine le résultat de l’enquête, Maigret va non seulement donner son avis, mais parfois changer le cours de la justice (Le chien jaune). Le narrateur lovecraftien, lui, s’il commente souvent avec un point de vue réactionnaire, ne changera rien, il révélera par sa confession (Dans l’abîme du temps) toute l’horreur du monde face à laquelle il perdra souvent la raison (La couleur tombée du ciel). Peu d’éléments sont donnés sur sa vision du monde, à part le fait que ce qu’il va raconter l’a profondément remis en question.

On pourra se demander si ce procédé de narrateur falot chez Lovecraft n’est pas, en fait, un moyen de renforcer une identification. Parfois nous n’avons même pas le nom du personnage (La peur qui rôde). Mais alors qui parle ? Tout comme dans le roman d’enquête (aussi appelé roman jeu) où la lectrice et le lecteur cherchent en même temps que le détective « qui a tué ? » dans une sorte de jeu littéraire, on pourra se demander qui mène l’enquête ? Ce « Je » lovecraftien, n’est-ce pas moi ?

Emeric Cloche.