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La fin de l’homme de Antonio Mercero

La fin de l'homme de Antonio Mercero

Le polar « miroir de la société » reflète assez peu un sujet : celui des questions de genre. Certes, Dave Brandstetter (l’enquêteur gay de Joseph Hansen), la femme intersexe de Virginie Brac, ou les personnages trans de Brigitte Aubert (Transfixions) et Gilles Sebhan (Night Boy), existent. Il y en a d’autres, peu. La fin de l’homme de Antonio Mercero, avec son inspectrice en pleine transition, vient étoffer la liste.

Le crime ouvre le roman. Jon Senovilla, un étudiant, est retrouvé mort, un couteau sarrasin dans le ventre. La scène se passe dans le jardin familial. Jon est le fils d’un célèbre écrivain de romans historiques. Le commandant Arnedo confie l’affaire à son meilleur élément, Carlos Luna. Mais ce matin-là, Luna a prévu d’annoncer à ses collègues sa nouvelle identité : Sofia Luna. Comment vont-ils réagir ? C’est une des questions posées par La fin de l’homme. Bienvenue dans un « monde ancré dans le Moyen Âge, où un dragon ou un chien bicéphale auraient été certainement mieux accueillis qu’une policière trans. »

L’enquête criminelle suit la voie classique. D’interrogatoire en interrogatoire, elle lève le voile sur les protagonistes. L’écrivain a un ego démesuré mais perd la mémoire. Il est en couple avec une femme plus jeune, qui travaille dans l’édition. Son ami Raimundo a inscrit la locution latine Vir traditio est sur la porte de son manoir. Dans la famille voisine, les deux filles avaient une relation avec Jon. Tous, un par un, font de bons suspects. Chaque piste renvoie à la place des femmes, au lien parent/enfant, aux rapports de classe et à la façon dont certains vivent dans un passé idéalisé. Quelles conséquences ont sur nos société la perpétuation de clichés, et le rejet du changement ? « Le monde appartient aux femmes, oui, mais pas à toutes », résume bien Suni, la domestique tireuse de tarot.

La force du roman tient dans une alchimie entre le fond et la forme, l’ambiance légère et intelligente, les digressions littéraires, la présence de Madrid et Tolède. Sans oublier, bien sûr, la façon de donner chair aux personnages, y compris l’équipe de policiers. Si Sofia a un rôle central, les autres existent autant. Estevez, Laura, Moura, Caridad, Bárbara… Ils n’ont pas qu’une utilité narrative ; l’auteur transmet l’émotion de leurs amitiés et antagonismes. Nous voilà introduits dans une nouvelle famille du polar.

Antonio Mercero était jusqu’ici connu en France pour ses polars écrits avec ses complices Agustín Martínez et Jorge Díaz, sous le pseudonyme de Carmen Mola. Il inaugure ici une série consacrée à Sofía Luna, pour notre plus grand plaisir.

Caroline de Benedetti

Antonio Mercero, La fin de l’homme, éditions de L’Aube, 2025, traduit de l’espagnol par 520 p., 20,90 €