Interview / Jeu de rôle

Jeu de rôle et littérature #5

Jeu de rôle et littérature #4

Entretien mené par Caroline de Benedetti

Rencontre avec Niko Tackian

Au festival de Villeneuve lez Avignon, le polar est à l’honneur. Mais rencontrer Niko Tackian c’est la possibilité de parler du jeu de rôle. Et cette fois par un prisme particulier : la dyslexie.

Pour une table ronde du festival, toi et Sophie Loubière avez parlé de votre dyslexie. J’ai noté cette phrase que tu as prononcée : « Le jeu de rôle m’a sauvé. » Comment as-tu découvert le jeu de rôle ?

A 13 ans, j’avais un groupe d’amis au collège, dont un des grands frères était dans un groupe de jeu de rôle. Ils avaient 10 ans de plus que nous. On était admis à leurs parties, en tant que petits frères. On avait pas le droit de parler, pas le droit de participer, on avait juste le droit d’aller leur chercher des bières. C’était très frustrant ! Un de mes potes m’a dit qu’il fallait qu’on le fasse nous-mêmes. Tous m’ont dit d’acheter la boîte de Donjons & Dragons. C’était les années 80, la pleine période de Donjons & Dragons. Donc j’achète la boîte. Je ne savais pas ce qu’il y aurait dedans. Dans le jeu de rôle, tout se passe à l’oral. Quand j’ouvre la boîte, c’est la claque parce qu’il y a un énorme bouquin en noir et blanc, écrit tout petit, et moi je suis dyslexique. Je me dis « C’est pas possible, ça peut pas être ça le jeu de rôle ! ». Et je lis quand même, en me disant qu’il y a forcément quelque chose là-dedans. Et surtout, à la fin il y a l’annexe B, une liste de livres qu’il faut avoir lus pour développer son imaginaire et pouvoir inventer des univers dans le monde de D&D. Et il y a tout, Tolkien, toutes ces références. C’est comme ça que j’achète mon premier bouquin, alors que franchement je n’étais pas du tout dans la lecture, à cause de mes problèmes de dyslexie et à cause de l’Education Nationale, qui te fait lire du Zola alors que je ne savais pas bien lire. C’est comme ça que je lis des bouquins finalement assez difficiles. Et je commence à masteriser. J’écris, je lis.

Quelqu’un d’autre aurait pu masteriser, parmi tes amis ?

Ça a été une évidence pour mes joueurs, mes amis qui sont devenus mes joueurs. J’imagine que j’avais déjà ce truc du conteur. C’est moi qui devais m’y coller.

Tu as été joueur, quand même ?

Très peu. J’ai fait jouer ce groupe jusqu’à notre majorité. Après je suis redevenu joueur, avec les grands frères qui nous faisaient jouer. Il y a eu un transfert, jusqu’au moment où j’ai complètement arrêté. J’ai repris juste avant le Covid. Le Covid a tout stoppé, et j’ai vraiment repris depuis, je joue deux fois par semaines.

Beaucoup d’auteurs ont pratiqué le jeu de rôle. Ça t’a servi pour tes romans, tu vois un lien ?

Je pense que c’est une typologie d’auteurs. Les auteurs influencés par le jeu de rôle, ce sont des conteurs, qui maîtrisent la narration en premier. Le jeu de rôle te permet d’expérimenter en direct avec des gens des bouts d’histoire. Tu proposes des situations, tu vois leur réaction, tu mets des indices, des fausses pistes. C’est comme si tu travaillais sur le matériel qui est la narration d’une histoire. Pour moi l’écriture c’est secondaire, ça paraît fou mais savoir comment je vais écrire l’histoire je m’en fous, je sais que je vais l’écrire avec mon style. Mais je travaille beaucoup sur comment je vais raconter l’histoire. En jeu de rôle tu vas pouvoir apprendre ce que c’est le point de vue partagé, comment tu passes d’un point de vue à l’autre, parce que tu donnes la parole à un joueur et pas à un autre. Il peut y avoir des décalages dans le temps, tu apprends à gérer des ellipses, ou comment accélérer le temps, contracter le temps. C’est une espèce de boîte à outils directe, comme si tu pouvais expérimenter des choses. Ça t’apprend énormément à raconter des histoires.

On trouve des auteurs influencés par le jeu de rôle dans la littérature, mais il y en a beaucoup dans la réalisation, beaucoup au cinéma. Il y a les acteurs. Il y a un truc de génération, c’est clair. Là on voit un renouveau du jeu de rôle, des jeunes s’y sont mis, ils découvrent. Ça avait bien disparu pendant 20 ans.

Ça n’avait pas bonne image…

J’étais en pleine période Mireille Dumas, les satanistes… C’est drôle parce qu’en fait c’est assez cérébral et intellectuel comme activité. Tu trouves beaucoup d’ingénieurs, des gens éduqués. Avant c’était très masculin, avoir une fille à la table c’était une exception, et le jeu était plein de clichés. Aujourd’hui ça se démocratise. Il y a des jeux qui ont intégré la société moderne. Le jeu de rôle est devenu un des grands refuges LGBT aux Etats-Unis. C’est un peu affilié à la culture nerd, les outcast du système. Mais il y a une popularité énorme, quand on voit Critical Role, ce sont des millions de spectateurs.

Quels sont tes univers de jeu favoris, tes systèmes de jeu ?

Historiquement j’ai commencé par D&D et très vite je suis allé vers L’appel de Cthulhu, parce que j’étais passionné d’histoire, ça te permet de revisiter des périodes historiques de manière assez réaliste. Et j’aime bien les jeux horrifiques, d’ambiance, où je peux instaurer une atmosphère, des jeux d’épouvante où il n’y a pas forcément une créature à combattre. C’est subtil, c’est latent. Mais généralement quand tu vois une créature c’est que tu vas mourir. Si tu la vois, c’est une fois par partie. C’est pas là-dessus que ça joue.

Aujourd’hui il y a plein de systèmes de jeu. Je ne suis pas un MJ très axé sur les règles. Je peux mélanger les règles de plein de jeux. J’arrive à faire jouer les gens et je ne me focalise pas dessus. Mais j’ai testé Alien. C’est un système particulier, dans la tension et le stress, qui fonctionne super bien, par des algorithmes de dés. Tu vis le stress en lançant les dés. J’ai essayé de tester les systèmes narratifs, avec très peu de règles et de jets de dés, où tu fais une narration partagée. C’est en rupture avec le jeu de rôle que j’ai pratiqué quand j’étais jeune. Tu donnes un cadre et les joueurs te disent ce qu’il y a dans la pièce.

C’est vrai que moi, j’ai besoin de tirer les ficelles. Je le fais sur des petites choses. Mais je ne suis pas rentré à fond dans cette narration partagée où tout le monde décide. J’ai besoin de créer le cadre et que le cadre soit respecté. Et en même temps je ne suis pas dirigiste. Une fois que j’ai le cadre, je donne tout pouvoir aux joueurs. Dans le cadre.

Tu joues sur table ou en ligne ?

En ligne. C’est le problème, il faut se réunir. Et 5 personnes à réunir, passé un certain âge, c’est difficile. En plus je joue en campagne. Donc c’est un engagement sur plusieurs années, on joue une fois tous les quinze jours. Il ne s’agit pas que les gens ne soient pas là. Et il y a une autre raison, c’est que jouer en ligne me donne des outils dingues. Notamment au niveau du son. Je fais beaucoup de travail sur le son. Déjà je ne fais pas jouer quelqu’un qui n’a pas du matériel top, casque, micro, écran… J’enregistre, parce que je fais des actual play sur ma chaîne. Je prépare énormément, en moyenne c’est trois fois le temps de jeu. Et après je dois faire le montage. C’est vraiment du temps. J’ai des ambiances par décor. Quand je maîtrise j’ai trois écrans, un avec mes joueurs, l’enregistrement de la partie, et un troisième avec Syrinscape, un système dédié au jeu de rôle, c’est une banque de données de sons classés par scénario, par campagne, par scène de jeu. J’ai aussi du son avec Sound Realms, je balance des sons isolés en fonction de ce qui se passe. S’il y a un cri… ça change beaucoup. Parce que ce qui est compliqué à distance, par rapport à la table, c’est de capter l’attention des gens. En Skype ça demande beaucoup de concentration pour les joueurs. On fait des parties de 3 heures, c’est déjà beaucoup. Et le son fait qu’ils sont toujours en alerte. Ça capte l’attention. C’est ce que j’ai trouvé de mieux.

Qu’est-ce que le jeu continue de t’apporter aujourd’hui ?

C’est un espace de découverte. En jeu de rôle, quand c’est réussi (pas à toutes les séances), il y a des moments de grâce inspirants. Ils ne viennent pas de moi. Ils viennent à 90 % des joueurs. Tout d’un coup ils sont tellement dedans, il se passe quelque chose, dans leur jeu, dans leur manière de vivre cette histoire. C’est inspirant. Je l’utilise beaucoup dans mon travail d’écrivain, à travers des personnages ou des situations.

Après, pour préparer mes parties et pour ma culture personnelle je lis énormément de scénarios de jeux de rôle. J’essaie de me focaliser sur les best of. Mais rien que sur L’Appel de Cthulhu il y a au moins 150 scénarios très importants, dans lesquels il y a des manières de raconter les histoires, de gérer les points de vue. Je peux m’en inspirer pour écrire des livres. En plus les scénarios sont faits pour être joués. Il y a quelque chose dans la narration, qui est très proche de ce que je recherche. Etre immergé dans une ambiance. Je fais des bouquins ludiques, des jeux de piste. Je ne fais pas de la littérature qui sert à réfléchir. Enfin si. Ce que je veux dire c’est que la forme est hyper importante. J’apprends des choses, aussi, en travaillant sur des jeux de rôle réalistes, historiques, tu t’intéresses à plein de choses que tu n’aurais pas connues par ailleurs.

Et puis je finis toujours pas mélanger les choses entre les jeux de rôle et le travail. Ça n’est pas encore officiel, mais j’adapte en roman graphique chez Delcourt la campagne des Masques de Nyarlathotep, en co-édition avec Chaosium, l’éditeur du jeu. C’est la campagne historique de L’Appel de Cthulhu, elle a été écrite il y a 40 ans, c’est la plus grosse campagne de jeu de rôle, la plus jouée. Je me mets à adapter cette campagne, avec les personnages de mes joueurs à l’intérieur du scénario, à ma table, pendant que je la fais jouer. J’arrive à mélanger mon travail avec le jeu. Dans chacun de mes livres, il y a des références à un scénario de jeu de rôle. Mes lecteurs rôlistes les voient tout de suite. J’ai tellement vécu des scènes en jeu de rôle que c’est facile de l’écrire dans un roman. Le jeu de rôle c’est du vécu, c’est ça qui est chouette, tu t’immerges tellement que tu as l’impression d’avoir vécu les situations.