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Lëd de Caryl Férey

Lëd de Caryl Férey

Les lecteurs/trices de polar connaissent bien Caryl Férey. Écrivain baroudeur, il rapporte de ses explorations du monde des romans intenses, violents, souvent en prise avec les dérives post-colonialistes du capitalisme. Avec Lëd – qui signifie glace en russe – il nous embarque cette fois au nord de la Sibérie dans la ville de Norilsk.

“-64° affichait le thermomètre de la mairie”

Norilsk, cité minière bâtie sur les ruines du goulag, porte encore les stigmates de la période stalinienne. Le conglomérat Nickel Norislk Consortium y possède le plus grand gisement de nickel-cuivre- palladium du monde. Si le travail forcé a disparu, il dispose d’une main-d’œuvre sans réelles alternatives. “Quinze millions de tonnes étaient extraites chaque années (…) Rejetant autant de gaz que la France, la pollution locale dépassait celle de Tchernobyl.” Au climat extrême s’ajoute la pollution, les maladies respiratoires, et le vieillissement prématuré des habitants. Un enfer en noir et blanc.

Lëd de Caryl Férey commence avec la découverte du corps d’un éleveur de rennes, du peuple Nenet, l’une des ethnies nomades de Sibérie. Que faisait-il à Norilsk, à des centaines de kilomètres de son territoire habituel ? Boris Ivanov, flic débonnaire, peu apprécié de sa hiérarchie, est chargé d’enquêter. L’affaire s’annonce compliquée et peu intéressante, jusqu’à la disparition d’une blogueuse militante écolo. Ivanov commence à penser qu’il y a un lien entre les deux affaires.

Lëd est un page-turner avec une intrigue solide et des personnages intéressants qui portent en eux, chacun à leur manière, les problèmes de la Russie contemporaine : homophobie systémique et culturelle, racisme, traumatisme lié à aux guerres d’Afghanistan et de Tchéchénie, perte et recherche d’identité dans un pays où la répression politique a détrui des millions de familles soviétiques. Mais on trouve aussi des histoires d’amour et un hommage appuyé et sincère à la poésie russe. Dans cette région du monde, froide et austère, les protagonistes doivent lutter en permanence. Un leitmotiv chez l’auteur, dont les personnages ne vivent (ou survivent) souvent que parce qu’ils ont une raison ultime de se battre. Les peuples de Sibérie, rudes et fiers, ont cette bravoure chevillée au corps.

Comme dans ses précédents romans, Caryl Férey mêle à son récit une somme considérable d’informations historiques et culturelles, jamais didactiques ou redondantes. Passionnant par son immersion dans une région du monde méconnue, Lëd est un roman incontournable de ce début d’année.

Jean-Marie Garniel

Caryl Ferey, Lëd, Les Arènes/Equinox, 2021, 528 p., 22,90 euros

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