« Les broussailles escaladeront bientôt les ruines. On ne se souviendra plus ici ni de bergers ni d’hommes. »
Je retrouvais parfois chez Charles Williams et Jim Thompson des airs de la campagne du Lot et Garonne. Toutes proportions gardées, bien sûr, il fallait remplacer quelques noms, mais il y avait là quelques chose de la vie rurale, avec ses champs de maïs, ses monocultures et des mentalités. L’usine se croisait plus rarement, pourtant elle faisait aussi partie du décor aux abords des villes ou des gros villages. Usine et montagne, voilà ce que le premier roman d’Antonin Feurté propose. C’est dans ces paysages, que Valère, un jeune père de famille, va tenter de survivre.
Construit comme un récit de vie et un roman noir Lâcher les chiens raconte à la fois une ascension et une descente aux enfers. Un homme qui veut tout contrôler et tout maîtriser, glisse dans la folie, une paranoïa nourrie par son travail à l’usine de croquettes, ses relations avec les collègues (c’est sciemment que je ne dis pas camarade) et la vie au village. Le roman s’inscrit dans la tradition du roman noir, il expose clairement, sans jamais nous sortir de l’histoire racontée, les mécanismes menant au drame. Une sociologie est présente avec la lutte des classes et la montagne qui change avec l’arrivée du « monde moderne » ; la psychologie se dessine avec ces hommes sous pression, l’héritage et la reproduction sociale. L’image du père est écrasante, tout comme les relations sociales au village. Du point de vue romanesque, l’intensité augmente au fur et à mesure que les personnages se complexifient, rendant le récit de plus en plus attractif.
Une dernière chose avant vous n’alliez vous plonger dans le bouquin. Vous verrez, rien n’est tout blanc ou tout noir dans ce roman. Il est possible que vous croyiez à des gros traits psychologiques au début de l’histoire, sachez que tout cela n’est pas si simple. La finesse et l’ambiguïté sont au rendez-vous. Les rapports père-fils sont traités de manière remarquable. Antonin Feurté expose des sentiments, décrit des émotions qui sont rarement évoquées. Lâcher les chiens est un puzzle et un compte à rebours, un premier roman maîtrisé et puissant.
Emeric Cloche
Antonin Feurté, Lâcher les chiens, éditions Paulsen, 2026, 280 pages, 19€.

