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Focus Utopiales : Jeu de Rôle & Psychiatrie

Focus Utopiales : Jeu de Rôle & Psychiatrie
Jérémy Guilbon est infirmier depuis 7 ans. Il a monté un atelier thérapeutique « Ludi’Rôle » consacré au jeu de rôle dans une clinique de Psychothérapie institutionnelle. Il fait part de son expériences sur les forums de Casus No! et Aidedd. La Conférence « Soigner par le Jeu » était menée de main de maître par Romain McKilleron.

« Ce que je vais dire, je l’espère, va fondamentalement changé l’image que l’on peut avoir de la prise en charge psychiatrique en France et dans le monde. On a la particularité d’avoir une association loi 1901 gérée conjointement par des moniteurs, des professionnels et des patients avec un CA composé à part égale de moniteurs et de patients. C’est un super outil qui va nous permettre de mettre en place des ateliers, des sorties et donner corps au désir qui peuvent émerger du public accueilli, ou des différents professionnels. C’est dans ce cadre-là que j’ai monté un atelier autour du jeu, avec une branche spécifique au jeu de rôle dans un second temps. Ce club a deux mission principales : l’accueil, un moment hyper important, et faire du soin mine de rien. C’est sur cette optique que je vais être sur mon atelier de jeu de rôle.

Ce sont principalement des adolescents qui viennent. À l’atelier je ne pense pas du tout à la maladie, les patients dans la majorité des cas laissent leurs troubles de côté, et on va essayer d’avoir une petite bulle de liberté pendant 3 heures et de retrouver – même si je n’aime pas ce terme – une certaine normalité. Car ils sont hospitalisés, pour la plupart, depuis plusieurs mois voire plusieurs années avec assez peu de contact avec l’extérieur.

J’ai des patients atteints de psychoses avec des pertes de contact avec la réalité, soit des suspicions d’entrée dans la schizophrénie soit des troubles psychotiques. On voit en ce moment beaucoup de patients à qui l’on a trouvé un haut potentiel intellectuel, souvent associé – pour les patients qui viennent dans ma structure – à une phobie scolaire et une déscolarisation. On va retrouver les troubles liés à la personnalité, les troubles liés à l’adolescence, des troubles dépressifs… Je brasse finalement tout le spectre des troubles liés à la psychiatrie.

Je connais l’histoire et le dossier médical des patients. Je peux ainsi faire des liens lors de la création de personnages, quelle partie d’eux-mêmes, saine ou malade, ils vont injecter dans leurs personnages. L’exemple typique ça peut-être le jeune qui a de grosses difficultés sociales et qui va s’amuser à jouer un personnage de Barde dans Donjons & Dragons. Le Barde est clairement le couteau suisse social qui va essayer de gérer un peu toutes les situations de ce type là.

Il y a un patient qui traversait un moment assez compliqué dans sa psychothérapie, il travaillait la question du diagnostique et des troubles. Il est atteint d’une psychose. Il travaillait sur la prise de conscience de la maladie. Il a créé un personnage qui avait des pouvoirs magiques, accompagné d’une part sombre qu’il a définie en trois mots : hallucination, paranoïa et angoisse. Il a pu jouer avec ses symptômes, avec cette part sombre. Je pense qu’il a pu prendre un peu de recul vis-à-vis de ce qu’il traversait et je sais que certains thérapeutes qui le suivent au sein de l’institution ont pu s’appuyer sur ces observations pour travailler d’autres questions.

Dans notre structure on va chercher à avoir un maximum d’espace de rencontres différents. Un patient va se comporter de façon différente devant son médecin ou quand il va donner un coup de main en cuisine ; pareil quand il vient en atelier. On se rassemble ensuite en réunion et on en parle ensemble pour essayer de brosser un portrait le plus complet possible pour adapter la prise en charge.

Les contraintes que je vais avoir sont d’ordre relationnel et de dynamique de groupe. La maladie mentale à tendance à isoler, que ce soit de façon précoce ou dans le temps. Là on va créer des bulles de liens ensemble. Je pense à un patient qui est diagnostiqué autiste Asperger, il a de grosses difficultés dans le relationnel en général. Quand j’ai vu qu’il s’était inscrit à l’atelier j’ai stressé sur son arrivée en me demandant comment mettre les choses en place pour l’accueillir correctement. Est-ce que le groupe va être bienveillant avec lui ? Est-ce qu’il va prendre toute la place ? Finalement une certaine bienveillance s’est installée au sein du groupe. Il a gentiment été cadré soit par des éléments de jeu, soit par des personnes qui lui on dit « voilà c’est un peu notre tour de parler ». Au fur et à mesure des séances l’évolution a été spectaculaire. Et finalement c’est lui qui est venu me dire que grâce à l’atelier il abordait beaucoup plus facilement les relations sociales. Il y a quelques codes sociaux que j’ai pu apprendre grâce au jeu.

La première année j’ai joué des scénarios one shot. Depuis trois, quatre séances je suis parti sur une campagne (1) pour donner une amplitude plus importante aux personnages. Les groupes sont maintenant limités à 5 places sur des séances de 3 heures environ. Cela a lieu tous les 15 jours en général le dimanche après midi, un temps assez calme au sein de l’institution. J’ai une dizaine de joueurs. »

(1) plusieurs scénario autour d’un même thème, un peu comme une saga.

 

Propos recueillis par Emeric Cloche.