Les lectures

Le Père Goriot de Balzac

Couverture du livre "Le Père Goriot" de Balzac. On y voit les toit de Paris de nuit. L'illustration imite un bois.

Le père Goriot de Balzac, au cours duquel le jeune étudiant en droit Rastignac apprend ce qu’est la vie parisienne, se range dans les romans d’apprentissage. Mais, à bien y regarder, il flirte aussi avec la littérature policière et criminelle, entre mystère et roman noir.

Dès les premières pages, Balzac nous prévient : « Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être. La maison où s’exploite la pension bourgeoise appartient à madame Vauquer. Elle est située dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève… » Diantre, le drame que nous allons lire est une réalité. Nous pourrions presque avoir un bandeau « Tiré d’une histoire vraie ». Parfait pour la littérature noire qui se veut le miroir de la société. Et de société, il en est question chez Balzac.

« En quelque discrédit que soit tombé le mot drame par la manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de l’employer ici : non que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot ; mais, l’œuvre accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes intra muros et extra. Sera-t-elle comprise au delà de Paris ? Le doute est permis. Les particularités de cette scène pleine d’observations et de couleurs locales ne peuvent être appréciées qu’entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue ; vallée remplie de souffrances réelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitée qu’il faut je ne sais quoi d’exorbitant pour y produire une sensation de quelque durée. »

Autre élément important du polar : la ville. Alors que le titre, Le Père Goriot, délivre un parfum campagnard (« Le Père » désigne certaines personnes à la campagne), le roman est citadin. Balzac ancre son histoire dans Paris, plus précisément dans la pension de Madame Vauquer. Microcosme de la basse classe moyenne parisienne – une stricte hiérarchie sociale définit les services et les chambres que peuvent se payer les locataires – la pension accueille des pauvres et des déclassés pour qui chaque sou compte. Cette galerie de personnages traversée par moult petits drames potentiels se retrouve dans le roman noir. Mais le drame principal du Père Goriot vient de la rencontre de deux mondes. Mme de Beauséant (la cousine de Rastignac) et le Père Goriot sont des portes d’entrée vers le « grand monde ». Un monde où l’argent, les rentes, la bourse, le jeu et l’apparence règnent en maître sans qu’il soit utile de travailler. C’est grâce aux femmes que Rastignac découvre le faubourg Saint-Germain (quartier aristocrate), et la chaussée d’Antin (quartier des banquiers) ; ces endroits où la bourgeoisie se mélange à l’aristocratie. La pension de Madame Vauquer est l’endroit des rencontres qui permettront à la misère et la promiscuité de se frotter à l’opulence et au pouvoir.

La passion, celle du père Goriot qui voue un culte quasi religieux à ses filles, est un élément clef du roman tout autant que le personnage qu’elle dévore. Le père Goriot, vendeur de vermicelle pendant la Révolution française, sombre dans la folie. Cette folie « mère de tout les dangers » figure parmi les thématiques récurrentes du roman policier et criminel ; le thriller faisant souvent de la passion un de ses ressorts.

« Mes deux filles m’aiment bien. Je suis un heureux père. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits envers moi. Je n’ai pas voulu faire souffrir ces chères créatures de mes dissensions avec leurs maris, et j’ai préféré les voir en secret. Ce mystère me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres pères qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le peux pas, comprenez-vous ? Alors je vais, quand il fait beau, dans les Champs-Élysées, après avoir demandé aux femmes de chambre si mes filles sortent. »

Mais par dessus tout, le mystère est un des moteurs du roman. Mystère autour de ces jeunes filles qui viennent visiter le Père Goriot, mystère encore autour de l’énigmatique personnage de Vautrin. Balzac utilise la technique du dévoilement progressif, plus on avance dans le roman et plus la lumière se fait. Il y a là une enquête que le lecteur fait en même temps que Rastignac. Peut-être moins « policier » qu’Une ténébreuse affaire, Vendetta, L’Auberge Rouge, La Grande Bretèche, ou que Le Colonel Chabert, Le Père Goriot n’en comporte pas moins son lot de complots, de criminels et de noirceur d’âme dont les rouages sont mis à jour. Roman à mystère donc !

Pour conclure, et quand bien même même Le manifeste du parti communiste ne paraîtra que 13 ans plus tard, osons le mot, Le Père Goriot décrit une lutte des classes ; une lutte, comme chez Agatha Christie, entre la bourgeoisie et la noblesse ainsi qu’une lutte au sein même de la pauvreté (les domestiques sont méprisés par les pensionnaires). Voilà encore du grain à moudre pour le roman noir. Et que dire du baron Nucingen (cette figure du capitalisme) ? Nucingen, le banquier, le spéculateur criminel des salons dorés. Nucingen dont l’évocation rappelle cette phrase prononcée par Blondet : « Les lois sont des toiles d’araignées à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites » (La Maison Nucingen).

Emeric Cloche.