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La trilogie israélienne d’Alexandra Schwartzbrod

La trilogie israélienne d'Alexandra Schwartzbrod polar 2021

Mai 2021, les affrontements entre Israéliens et Palestiniens font une nouvelle fois de nombreux morts. Difficile de ne pas penser à trois romans récemment réédités en poche par les éditions Rivages. La trilogie israélienne d’Alexandra Schwartzbrod, de Balagan aux Lumières de Tel-Aviv, donne un éclairage sur ce conflit sans fin.

Tout commence avec Balagan. Le roman s’ouvre sur un double attentat. D’abord dans le quartier juif de la vieille ville de Jérusalem, avant qu’une autre explosion retentisse dans le quartier arabe. David Bergame, jeune diplomate français, plonge dans l’horreur. L’ambitieux commissaire Landau enquête, mais ses préjugés l’aveuglent. Un autre personnage émerge alors. Le commandant Bishara “aussi mal dans sa peau d’Israélien que dans sa peau d’Arabe” va mener sa propre recherche de la vérité.

L’écriture d’Alexandra Schwartzbrod se déploie au fil des trois livres. La journaliste, correspondante en Israël pour Libération au moment de la deuxième Intifada, détient un matériau réel exceptionnel. Encore faut-il en faire une fiction. Mission accomplie. Le pays se dessine à travers les couleurs, les odeurs et toutes ces sensations qui imprègnent les pages. Les nèfles, les citronniers, les bougainvilliers, la mer, le désert et les vieilles pierres chargées d’histoire rendent palpable ce décor à nulle autre pareil. L’autrice y plonge ses personnages, ajoute ce qu’il faut de typique, à l’image de Zaka. Cette bande de nettoyeurs ultra-orthodoxes rassemble les morceaux de cadavres pour reconstituer le corps et lui rendre son intégrité.

Dans Adieu Jérusalem, la peste est de retour et frappe la Mecque. Les cadavres pleuvent. Le monde semble sur le point de basculer dans la folie, les Arabes accusant les Juifs alors que le virus semble venir de Russie. Les américains et l’OMS tentent de gérer la crise. Pendant ce temps à Jérusalem, Bishara enquête sur l’agression d’un universitaire juif. La population se divise. Le gouvernement profite des haines décuplées par l’épidémie. Toute ressemblance…

“Je crois que, au point où nous en sommes, et compte tenu de l’agressivité croissante des Arabes à notre égard – regardez ces rumeurs qui accompagnent l’épidémie de La Mecque – eh bien, nous pouvons mener nos projets à leur terme. Nous tenons enfin le prétexte tant attendu pour transférer les Arabes hors de chez nous.” Comment ? “La Jordanie et l’Egypte s’étant déclarées prêts à accueillir des Arabes d’Israël, nous allons laisser une semaine à ces populations pour partir d’elles-mêmes. Si, passé ce délai, elles n’ont pas bougé, nous les transférerons par autocar.”

Lire Adieu Jérusalem en ce moment semble indispensable pour regarder autrement un conflit dont on pense parfois tout savoir. La légère anticipation imaginée par Alexandra Schwartzbrod donne des clés et projette un futur qui ne fait pas rêver. Une fois de plus, la fiction éclaire le réel, à la façon d’un Benoit Vitkine (journaliste, lui-aussi) dans Donbass.

Dans le dernier opus de la trilogie, Les lumières de Tel-Aviv, Bishara a dû se résoudre à quitter Israël. Le pays, gouverné par des ultraorthodoxes alliés à des nationalistes russes, s’est refermé. Seul Tel Aviv fait sécession, à l’image de la Californie qui “venait de se séparer du reste de l’Amérique.” Les communautés, l’avenir du monde ? Là-aussi, l’imaginaire d’Alexandra Schwartzbrod résonne avec de nombreuses questions actuelles. Sa trilogie allie géopolitique et souffle romanesque, tout ce qu’on attend d’un bon roman noir.

Vous retrouverez Alexandra Schwartzbrod en interview dans le prochain numéro de L’Indic, et au festival Mauves en Noir les 26 et 27 juin.

Caroline de Benedetti

Alexandra Schwartzbrod, Balagan, Adieu Jérusalem, Les lumières de Tel-Aviv, Rivages, 2021